Médias RDC : Modeste Mutinga lance un SOS : « la presse congolaise libre en voie de disparition »

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Par la crise qui frappe de plein fouet l’industrie et le commerce, privée d’abonnés institutionnels qui garantissaient autrefois la fluidité de sa trésorerie, ostracisée par l’insignifiant pouvoir d’achat des agents de l’État, la presse privée ne peut pas survivre à sa dernière convulsion. Ce constat révulse Modeste Mutinga, professionnel des médias.

Dans les lignes qui suivent, le sénateur honoraire, par ailleurs président du Parti des démocrates pour la bonne gouvernance (PDG) et du regroupement politique Alliance pour l’alternance démocratique (AAD), fait un plaidoyer en faveur des médias privés, à quelques jours de la tenue du congrès de la presse nationale.

Quelle place sera réservée aux discussions sur l’avenir de la presse privée au cours des assises que compte tenir l’Union de la presse nationale congolaise (UNPC), à la mi-septembre, dans la cité balnéaire de Moanda, en province du Kongo central ? Sans attendre la réponse ou susciter des spéculations, le tout premier président de la Haute autorité des médias (Ham) lève le lièvre. Il souhaiterait, annonce-t-il, que « le dossier enthousiasme autant l’homme des médias que le consommateur des médias. Avec l’autorité politique au cœur du débat ».

Pour mieux cerner le sujet et permettre à chacun d’intervenir à bon escient, rien de mieux qu’un flash-back sur l’état de la question depuis le Congo belge.

L’autofinancement, pas de problème

Mutinga se souvient que la presse écrite a joué « un rôle capital dans la dissémination et la consolidation de l’idéologie colonialiste ». Dans ce mouvement, les médias contrôlés par les confessions religieuses, en particulier l’Église catholique, ont efficacement contribué à évangéliser l’indigène et à le former humainement. Ils ont également aidé à formater ce dernier selon la vision de la « mission civilisatrice » de la Belgique. La grande leçon à dégager de cette période, affirme le sénateur honoraire, est que « ces médias étaient largement subventionnés par l’État ou les groupes de pression afin de réussir leur mission ».

Les temps de l’indépendance, se rappelle M. Mutinga, « ont accompagné le début du développement de la presse privée, partisane et militante. La presse confessionnelle y a prospéré. Malgré les antagonismes de leurs maisons d’édition respectives, les médias de cette époque ont globalement reflété la diversité des points de vue ».

La soif de savoir et l’intérêt de se cultiver exprimés par des nouvelles élites et des milliers de jeunes élèves des humanités ont encouragé nombre d’éditeurs à augmenter le tirage de leurs publications, ensuite écoulées à bas prix. « L’autofinancement ne posait pas de problème. »

L’avènement du président Mobutu en 1965 a changé la donne. Grâce à lui, la loi sur le statut du journaliste est promulguée en 1981. Dès lors, les journaux privés sont supprimés, remplacés par les journaux d’État. Commentaire du propriétaire du Groupe de presse Média 7 : « ces médias, entièrement financés par l’État, sont dirigés par des éditeurs payés par le trésor public, y compris les journalistes, les intrants jusqu’à l’impression. En retour, les médias ainsi pris en charge serviront de pilier de propagande au profit du pouvoir. À l’instar des médias de l’époque coloniale ».

Envahie par des moutons noirs

1990 : à la faveur de la perestroïka qui a démembré l’Union soviétique et le raz-de-marée qui a balayé le monopartisme en Afrique, le paysage médiatique zaïrois a fleuri avec d’innombrables petits journaux.

Il a également enregistré un boom des premières radios et télévisions privées sans véritables assises financières. Néanmoins, cette floraison s’accompagne de beaucoup de dérapages contre l’éthique et la déontologie professionnelles.

Comment justifier ce capharnaüm ? Une première piste : c’est que « les promoteurs de ces médias ne sont autres que les femmes et les hommes politiques : ministres, députés, toujours aux aguets pour descendre leurs adversaires ». Le phénomène se traduit par « beaucoup de propagande politique, trop peu d’information, pas de publicité ». Une seconde piste, fait valoir M. Mutinga, philosophe, c’est que «la profession a été envahie par des moutons noirs, hommes sans formation et sans scrupule ».

C’est vraisemblablement ce contexte de la surenchère politique exacerbée qui a provoqué la réflexion puis la promulgation de la loi n°96-002 du 22 juin 1996, fixant les modalités de l’exercice de la liberté de presse. Une grande avancée, confie le fondateur du journal Le Potentiel, « cette loi prévoit que ’’l’État peut octroyer une aide indirecte au titre de tarifs préférentiels pour l’importation des intrants’’ » (article 17). Tandis que l’article 18 ajoute : ’’Les pouvoirs publics peuvent consentir des subventions sous forme d’aide indirecte’’ afin de permettre aux médias un fonctionnement normal dans un environnement idéal ».

Malheureusement, « le contexte politique de fin de règne n’a pas donné à Mobutu l’opportunité de tenir sa promesse. Pas plus que les attaques frontales subies de la presse ». Explication : le pouvoir politique lui ayant glissé des mains du fait de la pression des partis de l’opposition, il a simplement oublié d’appliquer le volet « facilités » de l’ordonnance. Jusqu’à sa chute, une année plus tard.

La promesse du président bien accueillie

À son successeur, M’zée Laurent-Désiré Kabila, les médias apprennent l’existence de la loi n°96-002. Son intention d’instaurer un pouvoir fort et personnalisé comme celui de Mobutu, le pousse à vouloir contrôler les médias écrits et audiovisuels existants. «Il va effectivement décaisser une subvention conséquente en faveur des médias. Une subvention que l’égoïsme de ses interlocuteurs de l’UNPC a diluée dans des considérations de coterie. Mais, pour l’histoire, il reste jusqu’à ce jour l’unique chef d’État à avoir appliqué la loi n°96-002», relativise M. Mutinga.

Si le président Joseph Kabila ne s’est jamais inscrit dans la logique des articles 17 et 18 de l’ordonnance n°96-002, il a au moins le mérite d’avoir globalement respecté les médias et les professionnels qui se sont appliqué à eux-mêmes le code d’éthique et de déontologique. La page est tournée.

Depuis janvier 2019, les femmes et les hommes des médias privés scrutent les faits et gestes du président Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo. M. Mutinga rappelle au chef de l’État que «sa promesse de les accompagner pour faire d’eux ’’un véritable 4ème Pouvoir’’ a été bien accueillie. Mais, comme Saint Thomas, ils attendent de voir les premiers effets, principalement la concrétisation des articles 17 et 18».

Si jamais l’intervention étatique n’est pas à l’ordre du jour, prévient le sénateur honoraire, «la presse privée congolaise peut, à brève échéance, dire adieu aux lecteurs, auditeurs et téléspectateurs. Les fake-news, la désinformation et l’intoxication que distillent puissamment les réseaux sociaux risquent, dans un mouvement d’ensemble, d’écorner le droit des citoyens congolais à l’information. Un droit consacré par l’article 24 de la Constitution». Voilà le sens du présent plaidoyer.

Ben-Clet Kankonde Dambu (article du potentiel)

LGC
+243990210011

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