Brouille entre Kinshasa et Bruxelles : la fin des aventures de Tintin et Milou au Congo

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« Les responsables belges doivent comprendre que le Congo n’est plus une colonie, et que le peuple congolais est un peuple fier et déterminé à défendre sa souveraineté et son indépendance. » Cette réponse du président Joseph Kabila donnée à un journaliste congolais, lors de sa conférence tenue à Kinshasa le 26 janvier 2018, sonne décidément la fin des aventures de Tintin au Congo. Décryptage.

Depuis l’indépendance de la RDC, le 30 juin 1960, les relations entre le pays de Lumumba et la Belgique sont dans des eaux troubles. Du président Mobutu au président Joseph Kabila, en passant par le président Laurent-Désiré Kabila, la Belgique n’a jamais digéré la perte du Congo depuis l’Indépendance jusqu’à ces jours. « En perdant le Congo, la Belgique a perdu son horizon ; en conséquence, l’image qu’elle avait d’elle-même a changé », écrit la sociologue américaine Renée C. Fox.

Rappel de faits

Tout est parti de la prise de décision du Gouvernement belge de suspendre sa coopération avec la RDC suite aux manifestations du 31 décembre 2017 organisées par une partie de l’Église catholique, ses laïcs et une partie de l’opposition politique soutenus par l’Occident, avec la Belgique en tête. En effet, Bruxelles a décidé, le 10 janvier 2018, de réorienter son aide financière à la RDC vers le domaine humanitaire. Didier Reynders, vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères, et Alexander De Croo, ministre de la Coopération, ont annoncé, dans un communiqué, « une révision fondamentale » de la coopération avec les autorités congolaises, c’est-à-dire en orientant celle-ci vers les organisations locales de développement jusqu’à « l’organisation d’élections crédibles » en RDC. Cette aide au développement s’élève à une modique somme de 25 millions d’euros.

Sans gêne, le ministre belge des Affaires étrangères a sollicité le soutien de ses homologues de l’Union européenne pour qu’ils s’impliquent dans la querelle belgo-congolaise. “L’Union européenne doit rester très attentive à la situation en demandant que l’usage de la violence soit proportionnée, qu’on n’ait pas les dérapages qu’on a connus ces derniers jours”, a souligné le ministre Reynders.

La réplique ne s’était pas fait attendre du côté du gouvernement congolais. Kinshasa a décidé la fermeture de la nouvelle Agence de développement (ENABEL) dans le cadre bilatéral et le démantèlement du dispositif consulaire dit Maison Schengen à Kinshasa – une sorte de consulat européen (pour l’octroi des visas pour 17 pays). Cette disposition européenne unique en Afrique reste une arme de chantage de Bruxelles envers les élites congolaises qui ont des biens et familles en Belgique.

Dans le même contexte de crise entre les deux pays, le Consulat général à Lubumbashi, chef-lieu de la province du Haut-Katanga (Sud-est), est fermée après celle de Bukavu, chef-lieu de la province du Sud-Kivu (Est) en juin 2008. À cela s’ajoute la réduction des fréquences de vols de Brussels Airlines entre Bruxelles et Kinshasa de sept à quatre par semaine.

Ici, Il faut lier cette crise entre la RDC et la Belgique à l’implication du Gouvernement belge dans la crise politique interne de la RDC. En effet, depuis les négociations entre la majorité présidentielle et l’opposition politique congolaise qui ont abouti à l’Accord du 31 décembre 2016, la Belgique, à travers son ministre belge des Affaires étrangères, Didier Reynders, est plus impliquée dans la politique intérieure congolaise. En effet, le ministre belge des Affaires étrangères a parrainé la mise en place du Rassemblement des forces sociales et politiques de l’opposition politique créée en Belgique et dont les conclusions lui ont été remises. Et depuis, toutes les prises de positions belges sur les questions de politique interne congolaise sont contre le gouvernement congolais en faveur de l’opposition et de l’Église catholique très attachée à celle de la Belgique. À ces prises de positions officielles s’ajoutent les coups bas que la classe politique et économique belge monte contre l’État congolais. C’est ce qu’a affirmé le président Joseph Kabila lors de son point de presse le 26 janvier 2018 : « Les responsables belges doivent comprendre que le Congo n’est plus une colonie. La Belgique devra arrêter de comploter contre notre pays. Et on a des éléments à l’appui. Mais ils ont continué avec les complots ». Bref, Bruxelles est devenue la plaque tournante des ennemis du peuple congolais comme ce fut le cas quelques jours après l’indépendance du Congo en 1960.

De la caducité de l’Acte de Berlin de 1885

Pour comprendre la brouille entre le Congo et son ex-métropole, il faut aller voir dans l’Acte de Berlin en Allemagne signé entre les 14 grandes puissances de l’époque en 1885. En effet, la gestion de l’État indépendant du Congo (une colonie internationale) pour le compte des grandes puissances signataires fut confiée à Léopold II, le Roi des Belges. Ce statut de gérant lui fut retiré, selon l’auteur anglais Arthur Conan Doyle, dans son essai « Le crime du Congo », à cause du non-respect de deux clauses de l’Acte de Berlin, à savoir la liberté du commerce dans le bassin du fleuve Congo alors qu’il y a installé le monopole au profit de ses sociétés ; de « veiller à la conservation des races indigènes et à l’amélioration morale et matérielle de leurs conditions d’existence » alors qu’il a perpétré un génocide de plus de 10 millions des Congolais à cause de la récolte du caoutchouc.

Résultat de ces crimes du système léopoldien, l’État indépendant du Congo fut annexé en 1908 à la Belgique et deviendra le Congo-Belge. Ainsi, le Royaume de Belgique hérita le statut de Gérant pour le monde capitaliste occidental jusqu’en 1960. C’est l’indépendance du Congo qui a consacré la caducité de l’Acte de Berlin mais les nostalgiques n’ont pas accepté cette réalité. Dans ces conditions, les premières manœuvres des élites nostalgiques belges ont commencé après l’indépendance, avec l’assassinat de Patrice Lumumba opposé au néo-colonialisme. Ce crime a permis aux puissances occidentales et à la Belgique d’installer au pouvoir à Kinshasa leur gérant postcolonial, le président Mobutu, qui sera chassé du pouvoir le 17 mai 1997 par ceux-là même qui l’ont mis au pouvoir. À cet égard, Gauthier de Villers, sociologue belge, avait publié un livre prémonitoire : De Mobutu à Mobutu, Trente ans de relations Belgique-Zaïre. Dans son livre, Gauthier précise que, de 1986 à 1995, c’était le temps des ruptures, du grand affrontement et de la recherche d’une alternative à Kinshasa.

Tout au long de son règne, le Président Mobutu avait endossé le statut de défenseur des intérêts occidentaux contre la défunte Union Soviétique. Ce qui ne sera pas le cas des Présidents Laurent-Désiré Kabila et Joseph Kabila qui ont mis fin au statut de gérant hérité de la Conférence de Berlin en 1885.

En tout état de cause, la fin de l’indépendance du Congo le 30 juin 1960 et les mutations géopolitiques dues à l’émergence des nouvelles puissances non occidentales ont rendu l’Acte de Berlin de 1885 caduc.

Freddy MULUMBA
Rédaction
243 998419160

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