Afrique noire : la réinvention de l’État s’impose

153
0
Partager

Depuis les indépendances des Etats d’Afrique noire, une abondante littérature est produite par les milieux universitaires occidentaux. Pour beaucoup de ces experts en politique de développement, le modèle d’Etat en Afrique devrait s’inscrire dans la trajectoire de l’histoire politique occidentale. Au fil des années, ce modèle de l’Etat confronté aux réalités des sociétés africaines a montré ses limites et son inadéquation. C’est dans ce contexte que les experts de questions africaines dits «africanistes» ont été obligé de revoir leurs grilles d’analyses des réalités africaines. Il faut relever ici que les africanistes ont été réticents à reconnaitre dans les sociétés africaines des sociétés historiques et politiques à part entière. L’historicité des sociétés subsahariennes a été ramenée à celle du monde occidental qui les avait placées en situation de dépendance, souligne Jean François Bayard dans son essai «L’Etat en Afrique, la politique du vendre» publié à Paris en 1989. De son côté, Stephen Smith affirme dans son essai «La ruée vers l’Europe, la jeune Afrique en route pour le vieux Continent» : «l’Etat postcolonial en Afrique est la poursuite des «gérontocraties» traditionnelles par d’autres moyen.» Il se trompe. En réalité, l’Etat postcolonial n’est rien d’autre que l’héritage autocratique de l’Etat colonial, comme le souligne Crawford Young, professeur de l’Université de Wisconsin aux Etats-Unis d’Amérique dans son article «L’héritage colonial de l’Afrique» publié en 1985 dans un livre collectif «Stratégies for African Développement», University of California Press, Berkeley. Pour Crawford Young, l’Etat postcolonial reste profondément marqué par la volonté d’hégémonie et l’autoritarisme de l’Etat colonial, dont il a emprunté le style de commandement péremptoire et sans partage qu’il applique dans d’innombrables occasions. Les citoyens ne disposent d’aucun pouvoir, quel que soit l’idéologie en vigueur, léniniste ou capitaliste. En plus, Ancré dans la tradition autocratique du système colonial, le principe de l’Etat en tant qu’institutionnalisation d’un pouvoir étranger se répercutait dans les lois, les coutumes et les mentalités. Ainsi pour des populations africaines, l’Etat reste un instrument de prédation, de domination et étranger à la société. Cette analyse lucide est corroborée par le politologue français Bertrand Badie, dans son ouvrage «L ’Etat importé, l’occidentalisation de l’ordre politique». A ses yeux, l’Etat reste en Afrique comme en Asie un pur produit d’importation, une pâle copie des systèmes politiques et sociaux européens les plus opposés, un corps étranger de surcroit, inefficace et source de violence. Face à ce drame de l’Etat en Afrique, Crawford Young reste pessimiste. Si les tendances actuelles du développement africain et la nature de l’Etat postcolonial ne sont pas mises en échec, écrit-il, l’Afrique est condamnée à long terme à

la marginalisation et à la paupérisation. Malgré l’échec du modèle de l’Etat occidental imposé à l’Afrique, depuis plus de décennies, chercheurs et dirigeants d’agences de coopération internationale ont défini des cadres d’analyse, élaboré des argumentaires et proposé des politiques pour (re)construire les Etats (nation-building, state-building) jugés «faibles», «fragiles» ou «vulnérables», afin qu’ils jouent le rôle que l’on attend d’eux. Dans le même temps, d’autres problématiques ont vu le jour autour de la nécessaire «refondation» des Etats, notamment des Etats africains. En effet, l’ingénierie du state-building interventionniste tente en effet de faire reposer sa faisabilité sur l’argument selon lequel «presque tous les Etats sont nés d’une construction arbitraire et que finalement «la greffe» a pris, soulignent BELLINA Séverine, MAGRO Hervé et DE VILLEMEUR Violaine dans un ouvrage collectif, «La Gouvernance Démocratique». L’usage scientifique du concept de state-building, écrivent-ils, nous avertit de son incomplétude analytique et met ainsi en garde contre les effets réducteurs de son usage comme simple référentiel : aucune politique publique ne devait se passer de ces enquêtes historiques ni leur substituer le prêt-à-penser des référentiels de l’action, surtout lorsqu’il s’agit de contribuer à la légitimité durable d’un ordre politique et d’Etat.

Que faire ? Il n’est pas question ici de la refondation de l’Etat en Afrique comme le suggère les officines occidentales et les institutions internationales. L’urgence impose de réinventer l’Etat à partir des réalités historiques et culturelles africaines. Dans l’histoire de l’Afrique noire, il y a des grands Etats comme le Kongo, le Mali et le Ghana qui peuvent servir de modèle. S’inspirer du modèle d’organisation des anciens empires et royaumes tout en restant ouvert aux apports extérieurs pour la réinvention d’un Etat moderne africain reste la seule voie du salut pour l’Afrique. A cet égard, l’histoire de l’Etat en Chine est riche d’enseignements. L’Etat moderne chinois est inspiré de l’organisation politique des anciennes dynasties chinoises. Et la seule chose que la Chine a empruntée de l’Occident pour sa modernisation reste l’idéologie marxiste. Dans cette reconstruction de l’Etat moderne, la Chine l’a réalisé grâce à la véritable Indépendance. Voilà le chemin à suivre pour l’Afrique dans la réinvention de l’Etat aujourd’hui.

Freddy Mulumba

Rédaction
+243 998419160

Partager l'article/page

Pas de commentaires

Laisser une réponse